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Santé mentale

27 février 2013

Superwoman cherche Prozac

Autant vous le dire tout de suite, je l’ai essayé, je l’ai vécu et j’y ai cru dur comme fer. Chaque matin, pendant de longues années, j’ai mordu au leurre de l’énergie sans fin.

Dans la vie, ma petite fille, tu ne peux pas tout avoir, pis rien payer.

— Ma mère Aline

>Autant vous le dire tout de suite, je l’ai essayé, je l’ai vécu et j’y ai cru dur comme fer. Chaque matin, pendant de longues années, j’ai mordu au leurre de l’énergie sans fin. Je me suis jetée en bas du lit dès cinq heures pour ensuite m’engouffrer sous la douche dont les jets brûlants remettaient mon cerveau en marche et mes yeux en face des trous pour un autre vingt-quatre heures. Dépendamment du moment, de la garde-robe propre disponible ou du maquillage à ma disposition, je me suis transformée petit à petit, sans m’en rendre compte, en Quam Am, la déesse chinoise aux mille bras, ou encore en Superwoman. Pendant plus de vingt ans, j’ai pris la vie d’assaut bien avant le lever du jour comme on conquiert un pays.

Je ne vous cacherai pas que pendant longtemps, j’ai foncé tête baissée dans la vie. J’ai poursuivi mes objectifs personnels et professionnels, travaillé à répondre aux attentes de mes divers employeurs, assumé mon rôle de mère et mes responsabilités sociales et financières. Pendant l’équivalent d’une éternité, j’ai travaillé de l’aube jusqu’à la nuit, du lundi au vendredi, allant d’une urgence à l’autre, de plateaux de télé en studios de radio, de rencontres parents-professeurs en meetings de production. J’ai préparé les lunchs de ma fille en mémorisant des dossiers de recherche épais comme ça, fait la lessive en préparant des chroniques, écrit des articles en brassant une sauce à spaghetti. À court de temps, j’ai aussi combattu les comptes à rebours, chopé des contraventions pour vitesse, étiré les minutes, rattrapé les inévitables retards la nuit, le samedi, le dimanche. Parce que quand il faut, il faut.

Dans une même journée, il m’est arrivé de remplacer seule un pneu crevé en bordure de la route vêtue d’un magnifique tailleur jaune ruiné depuis, d’applaudir ma fille lors de son spectacle de Noël, de vendre des tablettes de chocolat au profit de son école, d’assister à un conseil d’administration, d’interviewer en même temps Ginette Reno, Marie Laberge et le capitaine Robert Piché, de signer un nouveau contrat, de rédiger un éditorial, d'animer deux heures de radio et de concocter un souper.

Pendant longtemps j’ai cru que j’étais comme une branche de roseau, c’est-à-dire souple, flexible et résiliente. Dans une naïveté qui ne cessera jamais de m’étonner, je pensais être forte comme le roc, invincible et résistante. Bêtement, je me suis crue increvable.

Puis un beau matin de décembre, mon corps a refusé d’obéir à mes ordres. Il est resté scotché à mon lit aussi solidement que du duct tape sur du prélart. Ma tête s’est mise alors à tempêter, mes membres à trembler, ma vitalité à me lâcher.

Je vous en passe un papier, Quam Am n’avait vraiment plus rien d’une déesse.

Dans mon costume de Superwoman déchue, j’ai pris le chemin du bureau du psychiatre. À partir des résultats d’un interrogatoire minutieux et long comme le bras auquel je me suis soumise en pleurant, celui-ci diagnostiqua chez moi une dépression majeure et me prescrivit les médicaments appropriés auxquels je dois en grande partie ma guérison. Ce fut une longue chute libre que je ne souhaite à personne. Un crash douloureux, pour tout dire, une déconfiture de première qui me prit par surprise.

Ma mère avait donc raison. On ne peut obtenir à la fois le beurre et l’argent du beurre. Alors que nous n’avons envie de renoncer ni à nos ambitions professionnelles ni à notre vie de famille, nous, les femmes, devons parfois tenir notre existence à bout de bras. Dans une sorte de rouage dont nous choisissons d’ignorer la précarité et qu’un grain de sable peut suffire à enrayer, nous nous battons sur tous les fronts, poursuivons avec acharnement l’excellence en tout, nourrissant d’utopie notre fantasme de la perfection et de la réussite. «Un peu plus haut, un peu plus loin, je veux aller un peu plus loin, entonnons-nous en chœur, je veux voir comment c’est là-haut.»

En définitive, la question n’est plus de savoir si les femmes peuvent aujourd’hui tout avoir. Chacun sait qu’elles le peuvent. Non, la vraie question, celle qui tue et que l’on devrait toutes se poser avant d’atteindre comme moi notre point de rupture, consiste plutôt à savoir si nous sommes prêtes à en payer le plein prix.

Parce que la vie ne fait pas de rabais.

Dominique Bertrand est aussi l’auteure de Démaquillée, livre autobiographique où elle se livre en toute humanité, et du livre Le pot au rose, son premier roman, dans lequel elle nous invite à plonger dans l'univers savoureux de Florence.

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