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Travail et retraite

17 juin 2014

Envoye à maison!

Pas dupe pantoute, ma tante Gilberte prenait déjà la mesure des effets de la retraite de mon oncle sur sa propre vie, c’est-à-dire deux fois moins d’argent, et deux fois plus de mari!

Avec la retraite, les mecs ont assez de fric pour vivre peinards jusqu’à la fin de leurs jours. Sauf évidemment s’ils veulent acheter quelque chose.

— Coluche

Au jour de sa retraite, mon oncle Roger s’est vu offrir, par la compagnie qui l’employait depuis près de 45 ans, une belle montre en or frappée du logo de l’entreprise. Ce cadeau, qui lui fut remis lors d’une petite fête organisée en son honneur, était surtout destiné à souligner comme il se doit, ses bons et loyaux services. Ce fut une courte célébration dont il parla longtemps avec un mélange de nostalgie et de fierté dans la voix, déchiré qu’il était entre le soulagement de pouvoir enfin se reposer, et le vertige que lui inspirait la soudaine liberté qui lui tombait dessus.

Son épouse, ma tante Gilberte, assista elle aussi à la petite cérémonie agrémentée de sandwichs pas de croûtes et de vin Baby Duck. Sur les photos, on la voit dubitative et renfrognée, tenant bien serré contre elle son sac à main de chez Eaton comme pour l’empêcher de s’envoler. Pas dupe pantoute, ma tante Gilberte prenait déjà la mesure des effets de la retraite de mon oncle sur sa propre vie, c’est-à-dire deux fois moins d’argent, et deux fois plus de mari!

Il faut dire que les temps ont bien changé. Après qu’on nous a fait miroiter, à coups de publicités télévisées inoubliables, le fantasme de la retraite dorée à 55 ans, voilà que le gouvernement en repousse à 67 ans l’âge officiel, et que certains d’entre nous continuent de bosser, dans le plus grand plaisir ou non, jusqu’à un âge avancé.

Mon père, par exemple, n’a pris sa retraite qu’à 81 ans. Avocat, il a plaidé sa dernière cause à l’âge où la plupart des citoyens ont cessé depuis belle lurette toute activité professionnelle. Pour tout dire, mon père adorait sa profession, et on peut affirmer qu’il l’a pratiquée chaque jour pendant 54 ans avec une joie renouvelée. Il fait partie de ces chanceux pour qui le travail aura été une source inépuisable de dépassement de soi, un creuset formidable de découvertes et de rencontres marquantes. Ce qui n’est évidemment pas le cas de tout le monde.

Car c’est un fait, pour quelques-uns d’entre nous, le travail ne constitue qu’un mal nécessaire, en quelque sorte, recelant davantage de contraintes que d’occasions d’épanouissement personnel. Pour ceux-là, l’heure de la retraite sonne comme celle de la libération. Elle annonce le moment tant attendu où l’on pourra enfin s’adonner à ses passions, et s’investir à plein temps dans le grand projet qu’est la réalisation de soi. On l’oublie trop souvent, pour certains, le travail ne sert malheureusement qu’à gagner sa vie, et non pas à la goûter.

Quoi qu’il en soit, tous les professionnels du secteur financier s’accordent pour dire que la retraite, ça se prépare d’avance. Si vous avez mené une vie de cigale, il est fort probable que vous ayez à travailler très longtemps, même après que les maux liés à l’âge auront commencé à se faire sentir. Si vous avez été plutôt du genre fourmi, vous pourrez, au contraire, envisager de prendre votre retraite sans trop de souci d’ordre économique. Tout le défi que nous pose notre planification financière est là, à savoir trouver un équilibre qui nous permette de profiter de la vie ici et maintenant, selon l’expression consacrée, tout en prévoyant des réserves suffisantes pour pouvoir faire face à la vieillesse sans être pauvre.

Qu’on se le dise, la retraite professionnelle ne signifie pas toujours pour autant l’arrêt de la vie active, et encore moins la fin des haricots. Vu que l’âge apporte son lot de compétence et de sagesse, nombreux sont ceux qui choisissent de poursuivre leur contribution à la société d’une manière différente. Mentorat et bénévolat font en effet partie des avenues qu’empruntent de plus en plus de retraités pour mettre à profit leur longue expérience sur laquelle on serait bien fous de lever le nez.

Cela dit, je crois que la vieillesse devrait se préparer dès nos jeunes années. Car si l’on a passé sa vie à se fuir soi-même et à pelleter ses problèmes par en avant, il est certain que l’âge nous arrivera comme un mur au beau milieu d’une autoroute. Il va de soi qu’une vie inutile, superficielle et vide de sens jusqu’à 65 ans ne s’approfondira pas comme par magie au jour de notre retraite. Bonjour l’ennui.

Malgré tout ce qu’on en a dit jusqu’ici, la retraite n’est pas une cassure. Elle est plutôt une ramification à notre arbre de vie, une occasion de plus de devenir qui l’on est. Mais elle est surtout un privilège. Celui des gens qui ont eu la chance de goûter à la dignité de gagner honorablement leur vie, et qui peuvent espérer mourir vieux.

Dominique Bertrand est aussi l’auteure de Démaquillée, livre autobiographique où elle se livre en toute humanité, et du livre Le pot au rose, son premier roman, dans lequel elle nous invite à plonger dans l'univers savoureux de Florence.

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