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Vie financière

04 novembre 2014

Petit cochon

Il y a de ces souvenirs indélébiles, comme ce moment où je suis devenue détentrice de mon premier billet de 1 $ après quatre longues semaines d’épargne, un mois de privations, 28 jours sans visite à la confiserie, aussi bien dire une éternité!

Lorsque vous êtes tentés d'acheter une nouveauté, par exemple une serviette avec boîte à musique intégrée, visualisez-la parmi une pile de cochonneries dans une vente de garage avec une étiquette de 50 cents.*

— Edward H. Romney

Sans que l’on sache trop pourquoi, il y a des moments qui laissent en nous des souvenirs d’enfance indélébiles. Prenez par exemple ce samedi matin d’hiver, alors qu’âgée de sept ans, je suis enfin devenue détentrice de mon premier billet de 1 dollar, après quatre longues semaines d’épargne. Tout un mois de privations dans le seul but de voir mon père changer mes quatre 25 cents pour une piastre. Imaginez, 28 jours sans visiter le populaire Duvernoy, confiserie du quartier! Pour une amatrice de gomme Bazooka et de réglisse aux raisins, aussi bien dire une éternité. Car pour une enfant, résister à la tentation des framboises en gelée, des boules noires et autres bonbons du genre relève carrément de l’héroïsme.

En tenant entre mes doigts le fameux billet vert qui, croyais-je naïvement, faisait de moi une enfant riche, j’estimai quand même que tous les sacrifices que celui-ci m’en coûta valaient amplement le coup. Car non seulement pouvais-je annoncer fièrement aux copines que mon petit cochon contenait maintenant tout un dollar, mais je pouvais aussi me vanter d’être capable de retenue et de détermination. En réalité, ce simple et malheureux billet de 1 $ tout fripé attestait ma capacité à dompter les grands chevaux de ma nature impulsive et primesautière. Voilà qui me mettait dans le camp des grands, du bord de ceux qui pensent avant la dépense.

Évidemment, malgré ma grande volonté d’augmenter le montant de mes économies, je connus des tentations auxquelles je ne pus résister. Difficile, avouons-le, de ne pas céder à l’envie d’une barrette chez Rossy, d’un sac de chips à 5 cents ou d’une barre chocolatée Caravan. D’autre part, si je veux être complètement franche, je dois aussi reconnaître que mon piètre talent en calcul mental ne joua pas exactement en ma faveur dans l’élaboration de mon budget. J’avais beau faire des projections minutieuses, mon bottom line, sans me mettre dans le rouge, révélait une situation financière plutôt stagnante et loin de ce que mon banquier de mari pourrait appeler une saine croissance.

Tandis que le premier restait intact dans mon petit cochon, épargner un deuxième dollar me demanda donc plus de temps que prévu, et exigea de moi une discipline de fer comparable à de la torture. Ne riez pas, j’exagère à peine. Il en fut du moins ainsi jusqu’à ce qu’un objectif bien précis se profile à l’horizon, c’est-à-dire l’achat du 45 tours de Christophe Les marionnettes, que je mourais d’envie d’avoir. Voilà un but valable qui allait me donner le courage de ne pas dilapider mes allocations hebdomadaires.

Au fil de mes efforts pour augmenter chaque semaine substantiellement mon pécule, je compris que la discipline consiste à choisir entre ce que l’on veut maintenant, et ce que l’on veut le plus. Bref, à moins d’avoir un petit cochon rempli à ras bord de billets de 1 $, il m’était impossible d’avoir à la fois le disque Les marionnettes, toutes mes friandises préférées et une corde à danser iridescente. Choisir, comprenais-je soudain, c’est aussi renoncer.

Au fil du temps et des allocations que me versait mon père, je faisais régulièrement changer quatre 25 cents pour un dollar. Et ensuite deux billets de 1 $ pour un billet de 2 $, puis 5 billets de 2 $ pour un fabuleux billet de 10 $. Je réalisai que cela constituait une technique fort efficace pour m’empêcher de dilapider mon avoir. Car tout le monde sait que ça prend une maususse de bonne raison pour «casser» un beau 10 si durement épargné.

Puis quelque chose d’inattendu se produisit. Devant ma bonne volonté, et au fait de tous mes efforts impressionnants pour épargner, mon père me proposa de m’acheter le disque de Christophe tant désiré. Plutôt que de sauter sur l’occasion, je refusai net son offre. Ce qui décontenança mon père qui haussa les sourcils de surprise. C’est que pour moi, il allait de soi que le 45 tours Les marionnettes serait bien plus agréable à écouter sur le petit tourne-disque de ma chambre si je me l’offrais moi-même. Sa valeur, en fait, tenait davantage dans les sacrifices que son acquisition avait exigés de moi, que dans la ritournelle entêtante et populaire qui inondait à l’époque les ondes radiophoniques.

Lorsque je fus finalement prête à m’acheter Les marionnettes, le hit ne figurait déjà plus au palmarès. À mon grand étonnement, l’objet de mon désir était déjà démodé, déclassé par le tube de France Gall Poupée de cire, poupée de son, qui lui, serait ensuite détrôné par L’incendie à Rio de Sacha Distel. Inutile de vous dire que je me félicitai alors de n’avoir pas investi une seule cenne dans un article voué à l’obsolescence en quelques mois à peine. Tout cela me fit bien évidemment réfléchir sur la pertinence d’investir dans des classiques capables de passer l’épreuve du temps plutôt que dans objets éphémères.

Pour tout dire, ce furent des leçons qui m’ont suivie jusqu’à ce jour. Depuis ce fameux instant où, devant l’évidence de la désuétude des Marionnettes, j’ai rempoché dignement mes billets de banque devant le disquaire, je me méfie comme de la peste du phénomène des modes. Vous ne me verrez jamais consacrer des sommes importantes à des articles guettés par un inévitable déclin.

Prenez mon conseil : mieux vaut remplir consciencieusement votre petit cochon en vue d’un investissement impérissable que de dépenser pour des articles dont la valeur sera anéantie par le simple passage du temps. Autrement dit, vive les classiques, même plus chers, qui vous suivront toute une vie. Rappelez-vous que toute somme consacrée à ce qui passe de mode revient ni plus ni moins à jeter l’argent par les fenêtres. Ce qu’il faut, c’est penser comme un collectionneur plutôt que comme un consommateur. Et se demander, devant toute tentation, si celle-ci vaut vraiment la peine de casser son petit cochon, et tous les gros billets si soigneusement épargnés.

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