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Vie financière

12 août 2014

Y a de la joie!

Nous n’avons pas fini de payer une nouvelle acquisition que déjà le désir d’en faire une autre nous prend. Au bout du compte, nous ne sommes ni plus ni moins que des marathoniens du magasinage.

Les gens savent le prix de tout et ne connaissent la valeur de rien.

— Oscar Wilde

À grands coups de publicités en tout genre, notre société de surconsommation essaie de nous faire croire qu’à moins de dépenser des fortunes, nous sommes pour ainsi dire privés des grandes joies de la vie. Foutaise, si vous voulez savoir ce que j’en pense. Comme si la valeur de nos plaisirs était proportionnelle à la quantité de dollars que nous coûtent ceux-ci, et que le nombre de zéros sur l’étiquette en garantissait la qualité. On nous prend pour des cons, ou quoi?

Pourtant, il est vrai que sans trop nous en rendre compte, nous en sommes venus à plus ou moins mépriser les joies qui ne coûtent rien ou presque, coincés que nous sommes dans le piège de l’ambition matérielle et le désir avide de possessions. Dans notre quête perpétuelle de sensations fortes et exaltantes, nous sommes devenus les pitoyables victimes d’une espèce de convoitise maladive ou même le trop n’est jamais assez. Moi-même -- je l’avoue bien humblement -- je fais plus que ma part au chapitre de la dépense inconsidérée. Pour parler bien franchement, disons sans détour que je ne peux me vanter d’emboîter le pas au mouvement de la simplicité volontaire. Comme le dit si bien mon mari qui ne manque jamais une occasion de se moquer de moi, je suis plutôt du genre à faire rouler l’économie à moi toute seule.

Or, il se trouve que, l’âge et une certaine lassitude aidant, sans doute, et l’expérience portant aussi en mon esprit certains fruits de sagesse, je deviens de plus en plus consciente du caractère vain de cette course folle à laquelle nous sommes si nombreux à nous livrer. En effet, j’observe que nous n’avons pas fini de payer une nouvelle acquisition que déjà le désir d’en faire une autre nous prend à la gorge. Tant et si bien qu’au bout du compte, nous ne sommes ni plus ni moins que des marathoniens du magasinage courant sur une piste dénuée de fil d’arrivée. Bref, comme des chevaux de manège, nous tournons en rond sans jamais trouver de contentement. Avouez qu’on ne trouve pas mieux en matière d’abrutissement.

D’ailleurs, il n’y a pas que moi qui le dis. Dans son ouvrage Vivre content, Jean-Louis Servan-Shreiber livre une profonde réflexion sur l’art du contentement, lequel constitue à ses yeux l’un des sentiments de joie les plus durables et authentiques qu’il nous soit donné de vivre. Évidemment, il n’y a pas de mal à vouloir ce que l’on aime. Mais il faut reconnaître que c’est plutôt en aimant ce que l’on a que l’on a le plus de chance d’être heureux. Que voulez-vous. La gratitude fout le camp pendant que la cupidité prend du galon. Et ils appellent ça le progrès, figurez-vous.

Parlant de gratitude, j’ai pris l’habitude de dresser, depuis un certain temps déjà, la liste de mes joies quotidiennes. L’opération est on ne peut plus simple. Au moment de me mettre au lit, j’inscris sous la date du jour les satisfactions qui ont adouci le cours de ma journée. Et bien qu’y figurent parfois l’achat d’une paire hallucinante de chaussures neuves, un soin des pieds chez Lio Fratelli, un repas gargantuesque au resto ou quelque autre extravagance du genre, je constate que la majorité de mes joies ne me coûtent pas un sou, ou si peu. On y trouve par exemple la joie du premier feu de foyer de la saison, une deuxième portion de gnocchis alla Gorgonzola, une batch de biscuits Pillsbury, un bain de mousse en lisant Romain Gary, un mot d’amour de mon mari laissé le matin dans le miroir, un diagnostic rassurant (le ciel peut attendre), un câlin ému de ma fille, ou encore la découverte au fond d’une poche d’une bague que je croyais perdue à jamais.

Non, les vraies joies ne sont pas essentiellement matérielles. Pour peu que nous fassions taire le tapage de notre ego, et que nous domptions enfin notre besoin de nous étourdir sans fin, elles logent dans l’intimité qui nous unit à nous-mêmes et aux autres, dans le plaisir de l’ouverture du cœur et celui des rapprochements sans faux-fuyants. Quoi qu’on en dise, les splendeurs du monde ne sont pas toutes monnayables. Elles flamboient à l’heure de la sieste du samedi, à deux, dans des draps de flanellette frais lavés, ou alors autour d’un repas entre amis se suffisant à lui-même. Drapés de leur modestie et parés de leur simplicité, les joyaux de notre quotidien attendent que nous en prenions conscience pour déployer leur incroyable valeur.

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