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Travail et retraite

09 avril 2013

Qui ne risque rien n’a rien

Parfois engagés dans des parcours de vie décevants, nous estimons souvent qu’il est trop tard pour faire marche arrière ou pour changer de cap. Est-ce vraiment le cas?

Il faut vivre ses rêves plutôt que rêver sa vie.

— Antoine de Saint-Exupéry

Au printemps 2010, lors d’une séance de signature en librairie à la sortie de mon livre Démaquillée, j’ai eu la chance de rencontrer une jeune femme au parcours pour le moins singulier. Cette résidente de la région des Laurentides venait tout juste de recevoir son diplôme en sciences infirmières. Alors qu’elle avait jusque-là occupé différents emplois dans la vente au détail, elle avait en effet fini par réaliser son rêve professionnel le plus cher, malgré un contexte qui en aurait découragé plus d’une.

Mariée et mère de quatre enfants d’âge scolaire, elle avait comme on dit pris le taureau par les cornes en s’engageant dans de longues et accaparantes études, tout en continuant de prendre soin de sa marmaille et de travailler à temps plein. Soutenue par ses enfants qui décidèrent d’un commun accord d’aider leur mère à atteindre ses objectifs, ainsi que par un mari amoureux ayant accepté d’assumer, pour un temps, plus que sa juste part des responsabilités liées au train-train quotidien, cette femme put enfin toucher à son rêve et exercer le métier d’infirmière au terme d’un long parcours jalonné de défis. La notion d’amour n’implique-t-elle pas, justement, de favoriser chez ceux qui nous sont chers le développement de leur plein potentiel?

Pourtant, contrairement à cette femme, nous sommes souvent prompts à déclarer forfait devant les insatisfactions que nous éprouvons à l'égard de notre vie. Engagés dans des parcours de vie décevants, nous estimons souvent qu’il est trop tard pour faire marche arrière ou pour changer de cap. Enfoncés jusqu’au cou, dirait-on, dans des ornières dont on croit qu’il est impossible de sortir, nous avançons sans joie et en peinant, ayant perdu confiance en notre réel pouvoir de changer les choses, comptant bien plus sur un coup du hasard que sur nous-mêmes pour nous sortir de l’impasse.

Or, impossible n’est pas français. C’est en tout cas ce qu’écrivait Napoléon en 1813 dans une lettre adressée au général Le Marois. Et même si cela suppose des initiatives laborieuses requérant des aménagements complexes et quelques renoncements au passage, je crois qu’il est toujours possible d’infléchir le cours de notre existence à n’importe laquelle de ses étapes. Comme on dit, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et quoi qu’on puisse en penser, je suis d’avis que notre destin se crée bien plus qu’il ne se subit. Tant pis pour les fatalistes qui prétendent le contraire.

Quand j’entends parler ceux qui attendent leur retraite comme un prisonnier sa liberté, quand j’écoute le discours résigné de ceux qui vont chaque jour au travail comme du bétail à l’abattoir, je me dis que la vie est beaucoup trop courte pour que nous consentions à la gagner sans plaisir. Si tout ce qui nous pousse à sortir du lit chaque matin n’est qu’un salaire obtenu dans le désenchantement, je crois qu’il est temps de revoir nos priorités et de reprendre contact avec notre besoin personnel d’accomplissement. Nous sommes à l’ère du changement, après tout, où il nous est maintenant possible de vivre plusieurs vies en une seule, et où tous les espoirs sont permis.

Oui, les temps changent, et avec eux, forcément, nous aussi. Le marché de l’emploi offre maintenant des avenues qui n’existaient même pas à l’âge où nous avions à décider de notre avenir. De nouveaux métiers surgissent à mesure que les technologies se développent, et de nouvelles formations font leur apparition dans les institutions d’enseignement général et spécialisé. Par conséquent, de nouvelles possibilités ne cessent d’éclore, élargissant du même coup les perspectives de carrière et multipliant les options. Et puis qu’on le veuille ou non, les années passent, aussi, nous apportant leur lot d’expériences variées au bout desquelles nous nous découvrons parfois des talents et des ambitions jusque-là insoupçonnés. Pour tout dire, la vie nous change. Qui a la même vision du monde à vingt ans qu’à cinquante, a dit Mohamed Ali, a perdu trente ans de sa vie. Ce n’est pas moi qui dirais le contraire!

Tout compte fait, ces carrières en ligne droite qui ont valu à nos pères de recevoir de leur employeur une montre en or soulignant leur vingt-cinq ans de loyaux services, cette sorte d’immobilisme professionnel qu’on a parfois confondu à tort avec la sacro-sainte stabilité dont on a tant vanté les supposés mérites, n’étaient peut-être, au bout du compte, que des pièges capables de nous tenir à l’écart des plus belles occasions d’épanouissement, nous condamnant ainsi à tourner en rond comme un cheval de manège autour de son poteau.

Mais comme une petite dose de réalisme n’a jamais fait de tort à personne, autant reconnaître que les projets majeurs de changements ne siéent pas aux frileux. En effet, modifier notre vie professionnelle exige souvent la mise en place de tout un chantier, en plus de nous valoir parfois les sarcasmes de ceux qui envient notre audace et qui espèrent tellement nous voir échouer. Bref, dirait mon père, «on ne vire pas un paquebot sur un dix cennes». Mais comme aux dernières nouvelles, personne n’a jamais fait d’omelettes sans casser d’œufs, je crois qu’il ne faut pas trop s’en faire avec ça. Car qui veut la fin, prend les moyens, et qui ne risque rien, n’a rien.

Dominique Bertrand est aussi l’auteure de Démaquillée, livre autobiographique où elle se livre en toute humanité, et du livre Le pot au rose, son premier roman, dans lequel elle nous invite à plonger dans l'univers savoureux de Florence.

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